Eugénie VEGLERIS Partie 2/3

ENTRE NATURE ET CULTURE 
POUR UNE AGRICULTURE ÉCOSOPHIQUE ? (2/3)

Le concept d'écologie

 

Un texte d'Eugénie Vegleris

 

Nous voici dans le vif de notre sujet. Avec le capitalisme industriel, la « culture » de la « nature » suit le même chemin que la « culture » de l'« esprit ». Pendant que les mass-médias adressent unilatéralement la même information à une foultitude d'individus isolés, l'agriculture de masse est monopolisée par quelques canaux, monnayée et mise sur un marché qui fonctionne en partie grâce à la publicité. Avec la mondialisation du capitalisme, ouvrage conjoint des nouvelles technologies et des deux guerres mondiales accélératrices du progrès technologique, le traitement des ressources naturelles se trouve subordonné aux intérêts de grands ensembles financiers, caractérisés par leur indifférence à l'égard des besoins fondamentaux des êtres humains. Or, parmi ces besoins essentiels - mais de plus en plus refoulés par la civilisation contemporaine - figure celui de se sentir lié, porté, soutenu par la terre, notre lieu de naissance et de vie. Le mot grec pour dire le monde concret était et reste : oikoumenè = habitat.

 

Le retour du refoulé est toujours porteur de pathologies. L'excitation actuelle en faveur de la « nature » exprime un malaise de fond. L'écologie largement médiatisée et répandue se focalise sur la pollution et le réchauffement climatique, revendique la diversité des espèces vivantes et le respect des animaux jusqu'à leur accorder des droits, rendant l'homme responsable de tous les maux environnementaux. Cette écologie oublie ses sources. S'inspirant de Darwin[1], le biologiste allemand Ernst Haeckel[2] nomme science de l'habitat l'étude scientifique des relations des différents organismes avec le monde environnant. Partant du constat que ces relations sont en même temps les conditions d'existence des organismes vivants, Haeckel associe la survie autant de notre planète que de l'humanité à la connaissance et au respect de ce que nous appelons la « biodiversité » - la nécessaire préservations des variétés de vie sur cette terre. Darwin et Haeckel considèrent l'espèce humaine comme la manifestation du plus haut degré de diversification existant. L'oubli des sources transforme l'écologie en idéologie - logique d'une idée réductrice. Or l'idéologie est le  contraire de la conscience, qui relève de la liberté et de la culture individuelles.  

 

La conscience écologique naît du constat des effets néfastes des artifices et des abus perpétrés par une production aliénée à l'avidité humaine - monopoles des trusts, consommation aveugle de masse. Cette conscience tient compte du fait que la présence de l'homme a transformé la nature en un vaste champ de culture et de l'impossibilité de revendiquer une quelconque « pureté » naturelle. En observant que le progrès technique a pris le relais de l'évolution naturelle, Teilhard de Chardin[3] nous rendait attentifs à la nécessité de suivre, dans notre traitement technique des choses et des humains, les consignes de l'évolution naturelle , le respect de la diversité et du vivant humain, exception parlante et pensante dans un environnement sans voix. La conscience écologique part de l'homme, transformateur infatigable, le situe dans son habitat actuel et n'oublie pas l'ingéniosité humaine potentiellement capable de réaliser son émigration vers une autre planète tout en se concentrant sur le présent. Ce présent est marqué par l'instrumentalisation de toutes les ressources « naturelles », y compris de l'être humain. Dans cette instrumentalisation, une certaine conception de la science, désormais inséparable des technologies du numérique, joue un rôle prépondérant.


 
[1] Charles Darwin, 1809-1882.
[2] Ernst Haeckel, 1834-1919.
[3] Pierre Teilhard de Chardin, 1881-1955.

Le concept de science et d'écologie scientifique

 

Car c'est au nom d"une agriculture « scientifique » que la terre a été malmenée jusqu'à l'épuisement. Car c'est au nom d'une médecine « scientifique » que le malade est réduit à son corps, converti en objet. Car c'est au nom d'une psychologie « neuroscientifique » que la pensée est détournée de sa liberté et renvoyée au mécanisme des opérations cérébrales. Le catastrophisme caractéristique de certains écologistes idéologues pourrait être interprété comme une réaction quasi religieuse à l'emprise du « scientifique ». Dans une civilisation désenchantée, qui a expulsé les dieux et les croyances en l'au-delà, l'enfer se trouve déplacé du ciel à la terre. Rendu coupable de l'état de la planète pourtant en situation de réchauffement et sujette aux cataclysmes depuis son émergence, l'homme est en même temps désigné pour enrayer le mal qu'il a lui-même causé. L'exploitation abusive et irresponsable des biens de la terre appelle la réparation spasmodique et irréfléchie d'un bon nombre de partisans de l'urgence climatique. 

 

Nous avons à revenir à la définition de la « science » comme nous sommes revenus à celle de la « nature » et de la « culture ». L'esprit scientifique explore la réalité qu'il cherche à connaître en soumettant celle-ci à l'épreuve de la vérification et en sachant que toute vérité établie est ouverte à la rectification et à la relativisation. En ce sens, les agricultures les plus anciennes étaient scientifiques puisqu'elles étaient fondées sur des observations précises et des connaissances vérifiées concernant les divers phénomènes planétaires. La confusion s'est produite lors de l'invention de l'industrie. Si la technique industrielle repose sur des connaissances scientifiques, sa subordination à une finalité économique l'éloigne, en revanche, de l'esprit scientifique. Celui-ci se caractérise par le désir de savoir désintéressé qui le met en branle ainsi que par la préoccupation d'utiliser constructivement les savoirs obtenus. Forgée à partir du verbe grec epistemi, la science "épistémè" signifiait le positionnement d'un esprit qui, s'arrachant aux besoins, aux passions et aux intérêts aveugles et étriqués, prend de la hauteur. En élargissant le champ de la vision, la prise de hauteur fait apparaître la complexité des relations et incite à une investigation sans cesse recommencées. 

 

Le concept d'écologie « scientifique » correspond à la formation d'une branche de la connaissance qui, s'enrichissant des progrès faits dans les autres disciplines scientifiques, -  biologie, génétique, géologie, éthologie, climatologie -, étudie les rapports entre les divers éléments constitutifs de notre environnement terrestre et esquisse des prévisions concernant le devenir de l'écosystème. S'alignant à la prévalence de la formulation et du calcul mathématiques qui caractérisent les disciplines scientifiques, l'écologie scientifique devient très vite quantitativiste. Aussi elle tend à oublier que l'incertitude est au coeur de tous les savoirs et plus intensément dans l'approche du vivant humain, en partie imprévisible dans ses comportements. Aussi manque-t-elle cette chose essentielle qui est la prise en compte de l'humanité dans sa complexité, dans la complexité qui constitue son énigme. La prise en compte de la complexité humaine et de ses mystères relève de l'approche philosophique.