Y A-T-IL UN SENS A LA NATURE ?

définir la nature ...

 

Nature. De prime abord, il n’y a rien d’autre ici qu’un mot que l’on utilise souvent sans trop se poser de question. Il faudra bien pourtant tenter d’en donner une définition, nous qui prétendons y méditer. La nature désigne-t-elle tout ce que la main de l’homme n’a pas touché ? Peut-être indique-t-elle plutôt les propriétés particulières d’un être, après tout ne parlons-nous de la « nature d’une chose » pour en relever la spécificité ? Par exemple il est dans la nature du cheval de savoir courir… Ou bien engloberons-nous peut-être dans ce vocable la totalité de l’univers tout entier.

De son côté, l’Ingénieur en Agriculture s’est souvent déterminé à suivre une vocation, souvent fasciné, par le vivant... et donc la nature...

 

comprendre le besoin de sens devant la nature ?

Si nous sommes d’accord que nos représentations, nos idées viennent d’abord d’un monde réel et « extérieur » (comme la conclusion de nos représentations est « intérieure ») on peut comprendre la sidération de l’homme en contemplation devant l’immensité d’un ciel nocturne étoilé. Le spectacle du firmament devait étonner, sinon sidérer... Comment ne pas admettre que devant cette « poussière d’étoiles », le désir farouche de réunir ce qui est épars ne se forge en celui-là même qui le contemple ? Comment ne pas croire que la question du « pourquoi » ne surgisse pas ? Dans une rencontre avec l’univers, perceptions et sensations se décuplant au centuple dans nos représentations, et il est loisible d’envisager que milles réponses ont dû se forger dans le creuset des consciences... C’est-à-dire qu’elles ont tenté de donner du sens à ce qu’elles apercevaient...

 

Aristote le "pourquoi" (dans la nature)

Au « pourquoi des choses », Aristote avançait quatre « causes » : matérielle, formelle, efficiente et finale. Soit une statue, quelles sont les quatre causes qui rendent raison de son existence ? Il y a la matière, nous dit-il, la cause matérielle, celle qui explique la constitution intrinsèque de la statue : le marbre par exemple. La cause efficiente est responsable par ses effets sur le marbre de ce que la statue sera : les outils bien sûr mais surtout le sculpteur lui-même. Ainsi Aristote affirme-t-il que le sculpteur est la cause efficiente de la statue. C’est cette cause que les scientifiques connaissent bien depuis les Lumières. Poursuivons. Aristote voit dans le projet initial du sculpteur une « forme » (ou l’idée si l’on préfère) , destinée à intégrer la matière. Et voici que la « cause formelle » apparaît. Enfin, et non des moindres, la « cause finale », est « ce pourquoi » la statue est apparue au monde. Aristote avance que la cause finale de la statue est de décorer l’endroit où elle sera entreposée.

 

De ces quatre réponses sur le pourquoi des choses en général, et de la nature en particulier, nous n’avons retenu que la cause efficiente. Et surtout éradiqué la cause finale. Et l’on comprend pourquoi : celle-ci pose d’énormes problèmes. En l’occurrence elle affirme que la nature soutient un projet, qui nous échappe à nous autres êtres humains, limités que nous sommes dans la compréhension des choses. Il ne faut pas avoir fait de grandes écoles pour anticiper une difficulté majeure : si la nature a un projet, qui en est l’auteur ? En outre serait-elle le sujet elle-même de son projet ou l’objet d’un projet... Questions qui en appelleront de la métaphysique.

 

Descartes épuise la nature du sens

Il y avait là une représentation très délicate à dénouer, et c’est le geste que d’une certaine manière René Descartes n’a pas hésité de faire. C’est lui l’auteur de cette phrase lourde de conséquences, tirée de ses « Discours de la Méthode ». Selon lui, l’homme doit se rendre « comme maîtres et possesseurs de la nature ». Nous sommes alors au XVIIème, les Lumières se précisent, les animaux ne seraient que des machines, et le monde une chose, qui ne répond qu’à des lois mathématiques. Le règne des sciences s’installe et interroge (dangereusement ?) le concept de dieu dans son action créatrice. Désormais la nature était vide de tout projet propre (elle n’a plus de cause finale), règne du seul hasard, elle n’en héritait pas moins encore des notions aristotéliciennes du possible, de la contingence, et de la nécessité. En quelque sorte, elle était « remise » entre les mains de l’homme libre d’agir pour, et en vertu de ses propres projets. S’il fut un temps où la contemplation permettait la connaissance, connaitre se ferait désormais par l’action...

 

l’Ingénieur Agricole effectue sa mission.

C’est ainsi que l’Ingénieur en Agriculture est apparu bien plus tard naturellement, après la seconde guerre mondiale en France, où se fit sentir le besoin urgent de nourrir pays rendu exsangue par les exactions de la guerre. L’ingénieur a bien accompli sa mission ! Affirmons-le franchement, les sciences agronomiques, tant celle du champ que de l’élevage, accomplirent des prouesses, et ont généré les résultats escomptés. Ainsi peut-on effectivement affirmer que la science, et avec elle la réduction de la nature à un objet, ont porté leurs fruits et tenu leur promesse ! Les nations et leur peuple ont connu la satiété, et la nouvelle production industrielle agraire a nécessité une nouvelle politique. Entendons par là que l’organisation de la société s’en est trouvée profondément bouleversée, ainsi que les relations internationales : de nouvelles questions sont apparues, comme la volonté de conserver un niveau de vie aux différents producteurs domestiques. Ainsi la question des surplus n’a pas tardé à impliquer la mise en place de nouvelles règles de jeu international. Toutes ces questions sont bien connues des agriculteurs... et des filières concernées, nous n’y reviendrons pas.

 

un nouveau sens à trouver

Envisager la question alimentaire comme réglée serait une erreur grave. Le degré d’urgence en occident n’est plus aussi intense qu’après la seconde guerre mondiale par exemple. Mais si la nature n’avait plus d’horizon, c’est-à-dire aucune cause finale, sa transformation posait la question du sens des nos métiers. En somme elle transférait la question du sens vers l’homme... 

Or, en philosophie existentielle, cela a été finalement dit plus haut, le sens peut se reconnaitre comme l’horizon d’un une cause finale, autrement dit un projet. Si l‘on en suit les philosophies existentielles et parmi elles celle de Sartre, nous sommes à créer, nous aurions à créer notre propre essence...

Alors... que faire ?

 

la génétique comme l’exemple de ce qu’il "faudrait faire" ?

Pour nous autres Ingénieurs ISA l’exemple de la génétique est très parlant. Je pense que jamais je n’ai autant pris conscience que par la lecture du livre « Le siècle du gène » de Evelyn Fox Keller, historienne et philosophe des sciences, professeure au MIT, de l’importance du langage dans les réflexions scientifiques autour de la nature, et notamment de la question de la « cause finale » dans la nature. Idem dans le livre de Claude Debru, « Le possible et les biotechnologies », qui décide ni plus ni moins de consacrer son premier chapitre à replacer le sens du « possible », du « contingent » et du « nécessaire ». Ça fait du monde !

 

Essayons alors de poser une manière de problème.

De deux choses l’une : soit la nature n’a pas de cause finale, elle n’a aucun sens, elle est le fruit du hasard pur, et seule la finalité incombe à l’ingénieur en particulier, à l’homme en général, et c’est à lui de remettre du sens là où il n’y en aurait pas.

Soit la nature recèle un projet, mais il nous est définitivement inconnu, et nous risquons de rompre notre élan créatif dans l’attente d’une réponse à cette question. En effet si tant est qu’il y ait un projet final, nous ne le comprenons pas. Agissons donc, et tant que nos expérimentations fonctionnent, c’est qu’elles sont rendues « possibles » par la nature, et ne nous gênons pas.  Ce qui fonctionne sera le moyen de nous donner un sens, serait-ce à agir sur ce qui n’en a plus pour nous, à savoir la nature.

 

Il me semble pourtant qu’il y a une erreur dans ce raisonnement. Qu’importe finalement pour nous autres êtres humains de savoir si la nature recèle une cause finale ou non ? En effet, ne sommes-nous pas nous-mêmes issus de la nature, et les réponses aux questions que nous attendons se trouverons en nous-mêmes. Ainsi, un énorme travail sur nos représentations, et précisément le langage, ne nous permettrait-il pas de décider, ensemble, ce qui est important pour nous autres ?

 

évoluer sur l’exemple de la génétique ?

Sur le langage, je me sens profondément en accord avec Fox Keller lorsqu’elle écrit que « notre compréhension du monde naturel ne pourrait guère progresser sans cette évolution», c’est-à-dire que le langage évolue tout au long de notre histoire, en science comme ailleurs, et il faut suivre celle-ci. À cet effet, son remarquable ouvrage met en lumière les difficultés conceptuelles inhérentes au langage, incarnation de nos représentations, contre la réalité de la nature !

Prenons l’exemple du concept de gène qu’elle aborde. Alors que celui-ci était censé établir un lien de cause à effet entre lui et le développement d’un organisme, les recherches de toutes ces dernières années, ont démontré qu’il n’y avait rien de plus flou et imprécis que la vision réductrice de la cause efficiente appliquée au gène ! C’est qu’entre deux, l’épigénétique est intervenue.

 

Pourtant le dogme sur le gène résiste. C’est qu’en outre, entre les discours de vulgarisation, ceux des marchés, ceux des scientifiques – nous dit Fox Keller – il y a comme un phénomène de résonance de sens sur le terme de gène, lequel entretient dans l’inconscient collectif une image pourtant erronée. C’est-à-dire, que chaque interlocuteur nourrit le concept de ses propres représentations très éloignées d’une réalité bien plus complexe. Bien sûr, d’aucuns affirmera que la génétique a vu désormais des succès dans le monde industriel, en particulier dans le monde agroindustriel. Mais la question demeure sur la compréhension de ce qui est réellement à l’œuvre dans ces succès. C’est-à-dire, on ne comprend en réalité qu’une toute petite partie de ce qui se trame dans la cellule, passant sous silence toute une complexité pourtant réelle, et dont les conséquences à long terme sont de toute façon inconnues.

 

Ne citons par exemple que les modifications génétiques pratiquées à outrance sur les fameuses Prim’ Holstein, notamment au Canada, où en fin de compte les conséquences sur la santé des animaux de rente ont été littéralement contreproductives, au moins sur le plan économique, en raison des frais de vétérinaires induits, ratant en cela la cible de l’efficacité pourtant posée comme la seule finalité valable de nos jours. Fallait-il s’en offusquer ? Les tenanciers du bien être animal auront bien évidemment beaucoup à dire.

Pourtant les biologistes affirment désormais que la robustesse du vivant ne se laisse pourtant pas désarçonner par des manipulations locales... C’est-à-dire que finalement nos manipulations n’auraient pas d’effets à grandes échelles, comme si la robustesse en question effaçait dans le temps les modifications apportées par l’homme. Et cela, j’avoue qu’en ce qui me concernait, c’était une découverte, dont je n’ai pas encore mesuré toutes les implications.

 

conclusion intermédiaire.

La nature nous est donc une inconnue silencieuse, ne parlant pas notre langue, nous ignorons même si elle parle. Désormais la cellule (et le vivant) s’inscrit plus dans une dynamique de robustesse et de fiabilité, que je percevrais comme une forme de persistance à travers le temps et contre toute adversité de la nature. Et finalement, ce raisonnement nous pose nous autres humains, comme un épiphénomène devant la nature. Certes nous modifions le fonctionnement de certaines cellules, mais les conséquences de nos transformations auraient des allures de bricolage temporaires qui n'affecteraient pas la stabilité de la nature... Contre toute attente, y aurait-il donc bien une forme de finalité ?

 

La question se pose donc pour nous autres ingénieurs en agriculture en quête de sens, d’envisager une attitude devant la nature peut-être emprunte de cartésianisme mais teintée d’autre chose. En outre cette conclusion n’est pas définitive...  Il faut encore y réfléchir.  Et c’est là que la communauté serait la bienvenue.