N'OUBLIEZ JAMAIS !

N'oubliez jamais...

Au retour des beaux jours d’aucun peut constater que certaines plantes ne repousseront pas, tout en s’empressant d’oublier ce fait... Récemment un ami m’affirmait lors d’une visite de jardin, avoir perdu un arbuste qu’il affectionnait particulièrement à l’occasion des dernières sécheresses de 2022. Il l’vait bien vite remplacée. Joignant le geste à la parole il passait les bras par-dessus tête, signe du rejet des vieilles « choses » dont on se débarrasse. Tout ce qui était supposé tenir dans ses mains passait ainsi « derrière », destiné à l’oubli. Ce petit geste m’a ainsi poussé à méditer sur l’oubli dans notre rapport avec la nature, et ce qu’il fallait... en retenir...

 

Qu’est-ce que l’oubli ? Le mot vient des Grecs antiques. Dans les Enfers vivaient l’âme des morts. Après un long séjour, elles pouvaient revenir sur la Terre. Se faisant elles devaient boire un peu d’eau de l’un des cinq fleuves des Enfers : le Lêthê. Elles plongeaient dans une amnésie totale de leur origine, oubliaient tout de leur vie précédente. Tout était à refaire. Ainsi, « oubli » se dit « lêthê » chez les Grecs.

Oublier s’entend de deux façons en français. Premièrement il désigne la mémoire défaillante. J’ai su, je ne sais plus, j’ai oublié.

Dans un second sens, il désigne ce qui se passe quand je cesse temporairement ou définitivement de penser à quelque chose. J’ai oublié d’acheter du pain, de faire mon devoir... La représentation de ce que je voulais (ou devais) faire a disparu du champ de la conscience ; encore une histoire de champ.

Il y a de bonnes raisons parfois de vouloir oublier. L’oubli peut être salutaire. Un trauma laisse des traces, et parfois l’effacement de la mémoire, si tant est que cela soit possible, offre peut-être des perspectives thérapeutiques prometteuses mais qui ont leur versant. On pourrait tout oublier, technique rêvée des manipulateurs par exemple ! C’est peut-être pour la contrer que l’on peut se donner un devoir de mémoire.

Mais selon Freud le processus naturel de l’oubli tient dans un geste d’autoprotection. Devant une information dérangeante il vaut mieux refouler. C’est-à-dire faire passer ce qui gêne dans le champ de l’inconscient. Ainsi l’oubli serait prévu dans notre fonctionnement naturel.

 

Mais en réalité, s’il n’est jamais définitif. Nous refoulons les informations temporairement dérangeantes pour maintes raisons vers ce qu’il appelle le « ça », notre inconscient. Mais elles sont toujours là, susceptibles de rejaillir.

Ainsi, reprenant notre exemple du début, mon ami pouvait bien jeter l’arbuste mort de soif au rebus, replantant une nouvelle vie, faisant comme si de rien n’était, refoulant la réalité dérangeante, celle d’une sécheresse alarmante, se dire qu’après tout ce n’était pas si grave, que le végétal est substituable et basta... Et croire ainsi que tout se passerait mieux demain, rien ne changerait.

Oui mais voilà. Oublier dans ce sens me parait par trop vouloir renoncer à la liberté de penser.

 

Quelle place de l’oubli dans la nature vue de la perspective de l’Ingénieur ? Nous avons coutume de voir dans le génome par exemple la somme d’une évolution, et donc sinon la mémoire, l’expression d’un un programme d’une espèce. Dans un sens le programme est une « forme » mise au-dedans, une in-formation... C’est finalement la totalité de l’information – propre à une espèce par exemple – que garde le génome.

Entre l’espèce et l’individu (animal, végétal) n’y a-t-il pas le même rapport qu’il y a entre le buveur des eaux du Lêthê et les siens restés en arrière, qui pourraient incarner l’espèce ? L’individu ne sait rien en conscience. Il a « oublié », mais l’information n’est pas perdue pour autant. Elle persiste ailleurs, dans le génome, et c’est l’espèce qui la retient pour lui.

 

Il y a donc un rapport entre individu et espèce, l’épigénétique démontre même combien l’environnement participe de cela : la transmission existe. A ce titre je voudrais juste partager l’expérience sur la mémoire pratiquée sur la planaire, un ver plat commun de nos mares. Celui-ci il présente la qualité de régénérescence parfaite en cas de décapitation. Une tête nouvelle repousse sur la partie décapitée. On a réussi à « éduquer » des planaires à résister à leur aversion naturelle à la lumière pour autant que celle-ci leur barrait le chemin vers un gisement de nourriture. Les planaires ainsi « éduquées » peuvent alors être « étêtées ». Reconstituant une nouvelle tête elles se dirigent pourtant vers la source de nourriture. Elles ont donc « appris » l’information. Ceci est étonnant, puisque la planaire dispose bien d’un cerveau centralisé ! Elle a donc dû « retenir » l’information autrement que par son « cerveau ». On ignore comment à ce jour, d’aucuns évoquent les cellules souche. Soit, mais alors l’oubli ici ne semble pas de mise. Comme si la nature « retenait »...

 

Or, comprendre le fonctionnement de la mémoire ici nous permettrait développer un rapport sans doute nouveau avec la nature. Ce ne serait certes pas simple, mais les ramifications de la raison exigée par la compréhension auraient des conséquences politiques éthiques et morales, instances qui lient l’individu à son espèce. Jeter et remplacer le végétal mort du jardin pour cause de sécheresse ne correspond à rien d’autre que d’ouvrir le robinet de la piscine en période de sécheresse, « oubliant » son lien avec la communauté.

 

C’est qu’en effet, pour nous autres humains, le lien avec la communauté relève du pacte (social) plus que d’un fait naturel... C’est ce qu’il nous semble, mais l’expérience de la planaire pourrait laisser entendre le contraire. Ne souffrons-nous pas d’une carence de modèle ? Pour combler l’écart entre l’individu et sa culture, sa communauté, nous avons tenté de passer par la politique et l’éthique avec le succès que l’on connait...

Pour dépasser cette ironie, il me semble que la philosophie pourrait s’aider de la science de l’ingénieur agricole, du généticien et des autres sciences. Ainsi, s’ouvrir à la nouveauté implique d’être certes disruptif mais certainement pas de se couper de son histoire qui porte le sens, sinon de l’Histoire, mais de ce qui a engrammé les choses telles qu’elles se présentent et surtout de possibilités nouvelles.

 

Ainsi, soulever le voile des apparences serait « dés-oublier », ou se remémorer. Or, ce « dés-oubli » est très connu des philosophes. Les anciens lui donnaient le nom « d’Alètheia ». Nous retrouvons bien notre Lêthê du départ, le fleuve de l’oubli, mais avec un « a » privatif. Ce faisant, par ce mot d’Alètheia, les anciens désignaient la Vérité... Rien que cela....

 

Nous n’aurons pas la prétention d’y parvenir mais nous ne pouvons non plus affirmer ce que nous découvririons ce faisant. Il y a là un rôle majeur à détenir pour le nouvel Ingénieur Agricole, et il doit se faire aider des autres. Cela suppose le respect de l’identité des uns et des autres.

 

 

Pierre Trotin