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L'Ingénieur, le sacré, ou le sens: les bases de la question

28 septembre 2022 Général
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Quant à la question du « sens», pour un ingénieur ISA devant le monde, puisque c’est de cela dont il est question dans notre groupe, nous tâcherons d’en donner quelques aperçus dans ce billet. Ici je ne m’attacherai principalement qu’à lever les fonds de la question, tout simplement immenses. Si donc elle trouvait les réponses, elles ne seraient que des ébauches, il faudrait encore les battre de la raison des membres de notre association.

 

Pour les ingénieurs en agriculture, où commence le sens, où s’arrête-t-il, et pourquoi ?

Si l’on avance que le sens est ce qu’il y a de plus important dans l’exercice de sa fonction, au point d’être « sacré », que comprendre par ce dernier vocable ? Si tenter de répondre à pareille question peut paraitre prétentieux, nous pourrions prendre ces questions à rebrousse-poil, tentant d’éclairer « le sens » peut-être par son contraire, c’est-à-dire le « non-sens ». Ou le profane, selon le terme choisi...

Nous pourrions être surpris par nos découvertes , dont je ne présage rien à l’instant où je couche ces mots sur le papier. Ce sera au groupe de déterminer ses propres réponses.

 

Pour ma part je me contente de faire un pas vers les problèmes. Explorons quelques cas particuliers.

 

Prenez l’exemple des vaches allaitantes nourries aux farines animales, il pourrait nous donner la substance de ce que je recherche à expliquer. L’ingénieur, terme pris dans son sens général, avait sans doute compris l’intérêt de l’actionnaire, ou de l’exploitant agricole, peut-être même l’intérêt à la fois sociétal et social de passer aux farines carnées. Après tout, il s’agissait ni plus ni moins de nourrir la population, et l’exploitant a le droit de s’en enorgueillir de cette noble tâche. Mais cette même population, et finalement l’exploitant, se sont-ils jamais demandés s’ils n’avaient pas franchi un interdit ? Avaient-ils sombré dans l’hybris, terme pour désigner la chez les Grecs anciens ? Autrement dit, étions-nous tombés dans le précipice de la démesure, celui qui consistait à franchir une manière d’interdit, c’est-à-dire nourrir l’herbivore comme un carnivore ? Avions-nous profané le « temple » que les anciens voyaient dans la nature ? Et pourtant, combien se souviennent que le lait, la première protéine donnée aux jeunes bovins, est d’origine animale ? Je ne dis pas qu’il ne fallait pas le faire, qu’il fallait le faire, je tente simplement d’éclairer. Et de faire du questionnement un tremplin vers la quête d’un sens plutôt qu’un simple argument pour contrer les opposants qui viendraient inévitablement se dresser devant les éleveurs.

 Prenez un autre exemple, celui de la gestion de l’eau douce sur notre planète : 90 % des réserves d’eau douce mondiales seraient actuellement stockées derrière d’énormes barrages artificiels, principalement localisés dans l’hémisphère nord. Le plus grand d’entre eux se situe en Chine, sa construction exigea 27 millions de mètres cubes de béton pour y barrer 34 milliards de mètres cubes d’eau, et déplaça de plus d’un million de personnes. La plaine noyée supporte désormais une telle masse que la région connaît des tremblements de terre récurrents. En outre, cette répartition artificielle des masses autour de notre globe a été démontrée comme responsable de la modification de l’axe de rotation de la planète. Comment ne pas être stupéfait, comment ne pas se poser des questions, surtout à l’heure du réchauffement climatique ? La question revient encore : sommes-nous tombés dans l’hybris ? Avons-nous profané ce qui paraissait sacré, une planète vierge de toute atteinte artificielle ? Avons-nous franchi un interdit ?

 

 Que faisions nous, nous autres ingénieurs lorsque nous avons construit ces barrages, nourri nos animaux de rente ? N’avions-nous pas l’air de ces gamins s’apprêtant à commettre une bêtise, en tendant la main vers le pot de confiture en observant le bien ou le mal « que cela ferait » ? Ou bien au contraire nous sommes découverts le pouvoir d’agir sur une planète entière ? Contre nature ?

 

Le problème pour nous autres êtres humains, que nous soyons ingénieurs ou non, est le même depuis longtemps : devant nos gestes, la nature se tait. De nulle part ne tombe un « deus ex machina » qui viendrait nous dire que les limites entre l’acceptable et l’inadmissible, personne ne me donne le tracé des frontières à ne pas franchir. Encore moins de leur nature.

 

L’ingénieur ne doit-il considérer que la technique pour la technique ?

On peut toujours exiger d’un ingénieur qu’il « fasse son travail à la perfection », qu’il vise « l’excellence » par exemple dans la conception et la fabrication parfaite d’une pièce mécanique dont il aurait la charge de l’exécution. Il s’en donnera à cœur joie très certainement, fort de son pouvoir sur la matière. Mais si jamais on porta à sa connaissance que cette pièce est celle d’une arme de destruction massive, sera-t-il toujours aussi enjoué ?

 

Que les techniques de l’ingénieur soient le point de départ de sa carrière, c’est « entendable » ; mais toutes nos techniques ont des corollaires et des conséquences sociétales ou sociales. Si la nature se tait quant aux conséquences techniques de nos actions, est-ce une raison pour que l’ingénieur se taise lui aussi ?

On pourrait faire remonter ce silence du technicien à l’époque moderne, au XVIIe siècle, lorsque Descartes dans les « Discours de la méthode » écrivait que l’homme devait être « comme maître et possesseur de la nature ». Descartes pensait en avoir fait la démonstration, désormais la nature ne répondait plus qu’à des lois mathématiques. La boucle était bouclée : le monde n’était plus qu’une « chose étendue », une coquille vide de toute spiritualité, laissée libre à la raison humaine. Désormais les animaux étaient des machines, la science nous donnerait tous les automates dont nous aurions besoin pour nous débarrasser du travail – Aristote se posait déjà la question –, l’ingénieur mènerait l’humanité vers son propre bonheur.

 

À se pencher sur l’étymologie du terme ingénieur, comment ne pas être frappé par la communauté de ce sens de ce vocable avec toute la grande famille des mots relatifs au genre, à la génération, la genèse, régénérer, et même… le génie ! Ce fameux génie que les Grecs anciens appelaient le « Daîmon », rien à voir avec le démon des chrétiens, mais cet esprit protecteur propre à chaque individu, une espèce « d’ange gardien » en somme, qui l’accompagne toute sa vie ? Ce Daîmon qui, précédé du préfixe « eu » – le « bien » chez les Grecs antiques – donnera le terme d’eudémonisme, désignant par-là la « vie heureuse » par la contemplation de la « vérité » chez Aristote… Est-ce à dire que l’ingénieur cartésien devait emmener l’homme vers le bonheur en utilisant une « nature machine » ?

 

On le voit, les thématiques abordables dans notre futur laboratoire d’idées, sont infinies. Entre le sens, le « sacré » – si tant est qu’il y en ait un chez l’ingénieur en agriculture –, la vérité, le bonheur, la place de nos techniques, celle des sciences, dans un projet social, débordant bien au-delà des limites de la simple question de l’ingénierie, il y a tout un boulevard de réflexion dont devrait aussi s’emparer l’ingénieur selon nous. À ne pas le faire, à prétendre que c’est à chacun son métier, à ne pas approfondir la « genèse » qui procéderait de nos techniques, c’est bien le risque de la « dé – générescence » qui se profile devant nous. Terme éminemment dangereux et problématique en lui-même !

 

À toi de jouer l’ingénieur ! Comment feras-tu ? À nouveau les questions affleurent.

 

Ne sommes-nous pas là, par exemple, en train de poser la question de l’éducation et de la formation ? Faut-il « industrialiser la formation de l’ingénieur », comme l’affirment les nouveaux directeurs de certaines grandes écoles, quitte à araser toutes les différences, abstraire les particularités, les singularités, au nom de l’efficacité, de l’efficience formatée ? Forts ensembles, mais chacun et chacune esclave d’un système aveugle autiste à toute question morale ? Au prétexte que c’est à ce « chacun sa tâche » ?

Le Zeus du Prométhée de Platon, constatant que le feu était donné aux hommes, n’a-t-il pas exigé que soit placé en chacune et chacun la notion de dignité et de justice pour contrebalancer les tendances suicidaires d’une technique sans conscience ? Ne faut-il pas comprendre par-là que ces vertus universelles doivent être négociées par chacun et par chacune ? À l’aune de chaque nouvelle invention ? C’est-à-dire de manière perpétuelle ! Que louer ses compétences à un employeur contre salaire, c’est comprendre que ces compétences émergent peut-être d’un ensemble des qualités humaines, lesquels se conditionnent les unes et les autres, et que ce n’est pas une seule contre d’autres ? Hélas nous voyons émerger toutes les questions et les problèmes relatifs au transhumanisme qui, précisément, voudrait exacerber telles compétence contre telle autre …

 

Comment ne pas songer à Marie Shelley, et son bon Docteur Frankenstein, qui le premier dans l’imaginaire de l’autrice, s’affranchit de la mort, donnant vie à une créature à la place du « créateur » ? Nos écoles sont-elles désormais des compagnies de formation de légions de petits Frankenstein qu’elles laisseront en pâture dans les prairies capitalistes ? Oui, forts en bande, mais esclaves d’un système comme nous le disions tout à l’heure...

 

Nous avons donc désacralisé la nature, quitte à prendre pour argent comptant, s’il était permis de s’exprimer ainsi, la petite phrase soufflée par l’autre Prométhée, celui d’Eschyle aux Océanides : « Pour eux j’ai créé le Nombre ». « Eux » ? Les hommes bien sûrs. Quant au « Nombre », il nous permet de rester dans la mesure pensons-nous. Je le disais tout à l’heure, aucune autorité spirituelle, quelle qu’elle soit, n’est jamais venue dénoncer la démesure. Si ce n’est peut-être la dégénérescence, c’est-à-dire le mouvement inverse de la génération.

Le projet cartésien n’était peut-être pas complètement absurde. Mais il s’est passé quelque chose, quelque chose que l’ingénieur n’a ni entendu ni aperçu. Il y a tout lieu de se demander s’il ne s’est pas laissé absorber par le rêve fou de l’équation contre toute imagination réflexion.

 

Selon nous, et selon notre proposition, l’époque contemporaine impose que l’ingénieure et l’ingénieur méditent sur ses missions. Qu’il se réapproprie certainement le sens de son métier.

Emprunter à la mythologie, emprunter aux penseurs des siècles écoulés, ce n’est nullement prétendre qu’ils avaient découvert une vérité absolue. Par contre, il y a l’espoir que de la confrontation de leur logos au nôtre émergeront quelques nouveaux concepts peut-être, qui nous permettront d’y voir plus clair.

 

Il est toujours possible de faire ce geste en solitaire. Et peut-être le faut-il aussi. Mais du dialogue honnête émerge souvent quelques vérités d’un temps. Un think tank ouvre un espace indépendant, libre, où il sera possible de convoquer des autorités, comme les acteurs de nos filières, de les mettre ensemble, de les faire réfléchir ensemble.

Bien sûr, il existe des dizaines d’organisations comme celle-ci, et l’on pourrait se demander en quoi la nôtre aura de spécifique. La réponse est évidente et très simple : il n’existait qu’un seul et unique think tank composée des ingénieurs ISA.

 Voici pour le « pourquoi ». Reste la question du comment.

 

Comment investir des champs qui dépassent la raison, celle chère à l’ingénieur ? Comment éviter de tomber dans l’hybris qui terrorisait les Grecs anciens ?

 On pourrait développer des raisons comme la prudence, l’imagination, le dialogue, et je dois même dire la lecture divertissante, celle du roman par exemple un excellent ingénieur cultive ses humanités, comme disait Voltaire : « cultivons notre jardin ». J’ajouterai qu’il est d’autant plus urgent de le faire que nous n’en avons qu’un seul.

 

 

                                               Pierre TROTIN, ISA 29-1996

                                               pierre.trotin@orange.fr




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